Par le Dr Jean Kaseya, Directeur général des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC)
Par le Dr Jean Kaseya, Directeur général des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC)
Aujourd’hui, Africa CDC publie la Boîte à outils opérationnelle pour la prévention, le diagnostic et la prise en charge de l’hépatite B. C’est un document résolument pratique. Algorithmes thérapeutiques. Évaluation de la fibrose hépatique. Aide à la décision clinique pour une infirmière ou un infirmier exerçant dans un établissement de district, à des centaines de kilomètres du spécialiste le plus proche.
Élaborée avec d’éminents experts africains de l’hépatite, elle traduit les recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé en orientations directement applicables par les agents de santé dans leur pratique quotidienne.
Nous l’avons conçue parce que, sur ce continent, le fossé se situe entre ce que nous savons et ce que nous faisons.
Considérons ce que nous savons déjà. Environ 64 millions d’Africains vivent avec une hépatite B chronique. Notre Région concentre 63 % des nouvelles infections par l’hépatite B dans le monde. En 2022, le virus a causé environ 272 000 décès sur le continent. Moins de cinq personnes infectées sur cent ont été dépistées. Moins d’une sur cent reçoit un traitement. Un vaccin administré dans les 24 heures suivant la naissance prévient presque toute transmission de la mère à l’enfant, mais seuls 18 % des nouveau-nés africains le reçoivent. L’hépatite C peut être guérie dans plus de 95 % des cas grâce à un traitement de courte durée.
Chacun de ces décès aurait pu être évité grâce à des outils mis au point il y a plusieurs décennies. C’est un échec de mise en œuvre. Cet échec relève d’un choix politique.
L’aide au développement diminue. Les épidémies se multiplient. La géopolitique est plus imprévisible qu’elle ne l’a été depuis une génération. L’agenda de l’Afrique pour la sécurité et la souveraineté sanitaires existe parce que le continent ne peut plus planifier ses systèmes de santé en partant du principe que d’autres les financeront.
La souveraineté sanitaire ne signifie pas l’isolement. Elle incarne un nouveau modèle de partenariat dans lequel les nations africaines dirigent avec clarté et confiance, financent ce qu’elles peuvent financer, produisent ce qu’elles peuvent produire et fixent leurs propres priorités.
L’hépatite virale est le test le plus clair de la capacité de cet agenda à produire des résultats. Le vaccin ne coûte que quelques centimes. Les médicaments ne sont plus protégés par des brevets. Les outils de diagnostic sont simples. Les plateformes existantes de santé maternelle, de lutte contre le VIH et la tuberculose peuvent assurer ces services. Si l’Afrique ne parvient pas à s’organiser autour d’interventions aussi abordables et éprouvées, les défis plus difficiles qui l’attendent auront raison de nous.
En février 2020, les chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine ont adopté la Déclaration du Caire sur l’hépatite virale en Afrique, s’engageant à élargir la prévention, le dépistage et le traitement. Six ans plus tard, les résultats montrent ce que produit un engagement lorsqu’il est financé, et ce qu’il produit lorsqu’il ne l’est pas.
L’Égypte a dépisté plus de 50 millions de ses citoyens dans le cadre de la campagne « 100 Million Healthy Lives » et est devenue le premier pays au monde à atteindre le niveau or de l’Organisation mondiale de la Santé sur la voie de l’élimination de l’hépatite C. Son appui au traitement au Ghana vise à atteindre 50 000 patients. Un pays africain accélère l’élimination dans un autre. Voilà la souveraineté sanitaire en action.
Le Rwanda a dépisté plus de sept millions de personnes, rendu le traitement de l’hépatite C gratuit dans tout le pays, décentralisé les services et autorisé des infirmières et infirmiers formés à prendre en charge les cas non compliqués dans les établissements de soins de santé primaires. L’Ouganda consacre environ 3 millions de dollars des États-Unis par an de ressources nationales au dépistage et au traitement gratuits de l’hépatite B, ainsi qu’au suivi de la charge virale. Le Projet 365 du Nigéria, la stratégie nationale d’élimination du Sénégal, l’élargissement du traitement gratuit au Ghana et les mécanismes de financement innovants du Cameroun représentent quatre autres voies vers la même destination.
Le schéma est le même partout : d’abord le leadership politique, ensuite le financement national, enfin le partenariat.
La quasi-totalité des États membres de l’Union africaine ont intégré la vaccination contre l’hépatite B dans les programmes de vaccination systématique des enfants. L’Union africaine a adopté le Plan africain pour l’élimination de la transmission verticale du VIH, de la syphilis et de l’hépatite B à l’horizon 2030, qui aborde ces trois infections comme un même défi à relever au cours d’une seule et même consultation prénatale. Depuis 2022, avec l’appui de l’Agence coréenne de coopération internationale, notre Programme continental de prévention et de lutte contre l’hépatite virale a mis en place un groupe continental d’experts, réalisé la première évaluation des programmes nationaux de lutte contre l’hépatite et permis à 32 États membres de tirer directement les enseignements de l’expérience égyptienne.
Investir dans l’élimination de l’hépatite virale produit des effets qui dépassent largement les seuls résultats sanitaires. Cela protège la productivité de la main-d’œuvre, réduit les dépenses de santé à long terme, renforce la résilience économique et favorise le développement durable. Accélérer l’élimination exige les capacités qui sont au cœur de l’agenda de l’Afrique pour la sécurité et la souveraineté sanitaires : des soins de santé primaires résilients, des réseaux intégrés de surveillance et de laboratoires, un financement national prévisible, la transformation numérique, la coopération régionale, la fabrication locale et les achats groupés. Les États membres et les partenaires doivent agir dans cinq domaines :
1. Accroître les financements nationaux et les mécanismes de financement innovants. Élargir la prévention, le dépistage et le traitement tout en réduisant la dépendance à l’aide extérieure. Les prélèvements de solidarité, les obligations de sécurité sanitaire, les obligations destinées à la diaspora, les taxes sur le tabac et l’alcool et les capitaux privés catalytiques peuvent compléter les financements publics.
2. Renforcer la fabrication locale et les achats groupés. Les vaccins, les outils de diagnostic et les médicaments antiviraux produits par des fabricants africains qualifiés ont besoin de marchés fiables. L’Agence africaine du médicament et le Mécanisme africain d’achats groupés peuvent améliorer l’accès, l’abordabilité et la sécurité de l’approvisionnement.
3. Intégrer les services de lutte contre l’hépatite dans les soins de santé primaires et les systèmes numériques. Chaque nouveau-né doit recevoir à temps la dose de naissance du vaccin contre l’hépatite B ; chaque femme enceinte doit être dépistée ; et toute personne diagnostiquée doit être orientée vers les soins et le traitement. La notification numérique des naissances et les dossiers numériques des patients peuvent contribuer à combler ces lacunes.
4. Approfondir la coopération régionale et les partenariats. Les États membres doivent partager leur expertise, déployer à plus grande échelle les interventions qui ont fait leurs preuves et maintenir la dynamique vers les objectifs d’élimination de 2030.
5. Renforcer la sensibilisation du public et l’engagement communautaire. La société civile, les sociétés savantes et les communautés touchées doivent être pleinement associées à la réduction de la stigmatisation, à l’augmentation de la demande de dépistage et à l’amélioration de la couverture vaccinale.
Nous saurons que cela fonctionne à des choses simples. Un nouveau-né vacciné avant que sa famille ne quitte la maternité. Une femme enceinte informée de son statut concernant l’hépatite lors de sa première consultation prénatale. Une infirmière ou un infirmier dans une clinique rurale qui sait quel patient doit être traité et lequel doit être suivi. Une personne diagnostiquée et traitée avant la cirrhose ou le cancer du foie. Un test de diagnostic fabriqué sur ce continent, acheté avec l’argent de ce continent, entre les mains d’un agent de santé rémunéré par le budget public de ce continent.
Rien de cela n’exige une percée scientifique.
Tout exige une décision.
Nous ne prenons pas ces décisions seuls. Les partenaires au développement, les sociétés savantes, les organisations de la société civile et les communautés touchées ont tous investi dans cet agenda, et leur contribution a rendu possibles les progrès réalisés à l’échelle continentale. Un partenariat fondé sur ces principes renforce le leadership africain au lieu de s’y substituer.
L’Égypte, le Rwanda et l’Ouganda ont montré ce qu’une action déterminée permet d’accomplir. Leurs progrès doivent désormais devenir la norme continentale.
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