Alors que plus de 300 millions d'Africains manquent d'eau, le Directeur général de l’Union Africaine de Radiodiffusion (UAR), dans cet entretien exclusif, dévoile comment les médias du continent s'allient à la science pour proposer des solutions concrètes.
L'UAR a lancé cette année 2026, un partenariat avec l'Institut de l'Université des Nations Unies pour l'eau, la santé et l'environnement (UNU-INWEH). Qu’est-ce qui a motivé l'Union à placer l'urgence hydrique au cœur des priorités de l'audiovisuel, et en quoi cette alliance avec le monde universitaire marque-t-elle une rupture avec le journalisme de crise traditionnel ?
L’eau n'est pas un simple sujet environnemental parmi d’autres. L’eau, c’est la matrice de la sécurité alimentaire, de la santé publique, de l'énergie et de la stabilité géopolitique de notre continent. Selon les Nations Unies dans son volet Afrique Renouveau, un peu plus de 300 Millions de personnes n’ont pas accès à une eau potable. A l'UAR, nous avons fait le constat que les médias africains ont trop longtemps fonctionné sur un mode réactif, ce que j'appelle le « journalisme de crise ». On ne parlait de l'eau que lors des sécheresses dévastatrices, des inondations ou des conflits d'usage, véhiculant une image de fatalité.
Le partenariat inédit avec l’Institut de l’université des Nations Unies vise donc à inverser cette logique. En associant la rigueur de la recherche scientifique, l'expertise en gestion d'eau et la force de frappe des médias africains, nous voulons passer d'une couverture événementielle à un journalisme d'anticipation et d'éclairage. L'objectif est de donner aux journalistes les moyens d'expliquer les causes structurelles, comme la faillite hydrique ou la gestion des nappes phréatiques, afin que l'information devienne un véritable outil d'aide à la décision.
Après une première édition en juin centrée sur la faillite hydrique et les eaux souterraines, votre session du 29 septembre dernier a abordé la rareté de l'eau en Afrique du Nord. Quels ont été les enseignements majeurs de cet atelier ?
Après avoir exploré la vulnérabilité des eaux souterraines en juin, la session de septembre a mis en lumière l'extrême urgence de la situation en Afrique du Nord, véritable foyer du stress hydrique mondial. Cette session a réuni des experts des Nations Unies, de la Tunisie, de l’Algérie, du Nigeria, ainsi que nos partenaires de HEC Montréal pour un partage d’expérience sans réserve. L’enseignement majeur de cet atelier est qu'il n'y a pas de fatalité, mais un impératif de transformation rapide des modes de gouvernance et de consommation.
Les échanges ont par ailleurs montré que le fossé ne se situe plus seulement entre la science et les décideurs, mais entre la connaissance scientifique et l'opinion publique. Les chercheurs disposent de données précises, mais qui restent trop souvent enfermées dans des rapports académiques. Cet atelier a prouvé que lorsque les scientifiques décryptent les mécanismes de la rareté avec les professionnels des médias, ces derniers sont capables de traduire des équations complexes en enjeux citoyens tangibles, comme la sécurité du robinet ou le prix du panier de la ménagère.
L'Afrique du Nord subit un réchauffement accéléré et l'agriculture y absorbe plus de 80 % des ressources en eau. De quelle manière concrète les médias membres de l'UAR peuvent-ils aider les populations et les décideurs à anticiper les risques de stress hydrique et d'insécurité alimentaire ?
L'agriculture absorbe effectivement plus de 80 % des ressources en eau dans cette région. Face à ce constat, les médias membres de l'UAR ont un double rôle à jouer. D’une part, il faut sensibiliser les populations aux écogestes et à la valeur réelle de la ressource ; privilégier l’utilisation de l’eau avec parcimonie, éviter tout gaspillage inutile car, ce sont de petits gestes qui peuvent sembler anodins mais qui permettent de mieux conserver ce que la nature nous a donné. D’autre part, interpeller de manière constructive les décideurs politiques sur la nécessité d'arbitrages courageux. Concrètement, nos radios et télévisions doivent vulgariser les données météo-climatiques pour aider les agriculteurs à adapter leurs calendriers de semis. Elles devraient également servir de vitrine aux politiques d'efficience hydrique, en expliquant par exemple pourquoi la reconversion vers des cultures moins gourmandes en eau ou l'adoption de l'irrigation au goutte-à-goutte sont des impératifs de survie nationale. Le média ne doit plus seulement rapporter la détresse du monde agricole, il doit diffuser les clés de sa résilience. Et les experts sont d'accord là-dessus.
Comment donc inciter les rédactions à dépasser le récit anxiogène pour valoriser l'innovation locale ?
Si nous ne faisons que répéter que l'eau manque, le public finit par fermer les yeux. C'est pourquoi nous insistons sur le « journalisme de solutions ». L'Afrique regorge d'initiatives pionnières qui vont de la station de dessalement fonctionnant aux énergies renouvelables aux techniques ancestrales de collecte des eaux de pluie modernisées, en passant par la réutilisation des eaux usées traitées pour l'irrigation. Pour inciter les rédactions à adopter cet angle, l'UAR encourage la production de grands reportages axés sur l’impact, des investigations, des tranches de vie. Il s’agit pour nous de voir qu'est-ce qui fonctionne ? Comment ces technologies permettent à un village de maintenir son agriculture ? Comment peuvent- elles être répliquées ailleurs sur le continent ? Etc. En valorisant l'innovation locale et le transfert de technologies, nous redonnons de l'espoir et nous montrons que des réponses concrètes existent.
À l'ère des réseaux sociaux et des fausses informations sur les ressources naturelles, comment l'UAR entend-elle positionner les radios et télévisions publiques et privées comme des repères d'information scientifique certifiée ?
L'eau est devenue un sujet éminemment politique et émotionnel, ce qui en fait un terrain fertile pour la désinformation, les rumeurs sur la qualité de l'eau ou les tensions géopolitiques autour des barrages. Face au flux d'informations non vérifiées qui circulent sur les réseaux sociaux, les médias audiovisuels membres de l'UAR qu'ils soient publics ou privés s'imposent comme des « tiers de confiance ». Cela passe par l'institutionnalisation de rubriques de vérification des faits (fact-checking) appliquées à l'environnement et à la santé. En créant un lien direct entre nos antennes et des institutions comme l'UNU-INWEH, nous voulons garantir à nos auditeurs et téléspectateurs une information scientifique certifiée, neutre et rigoureuse. C'est ainsi que nous préserverons la paix sociale et la cohésion autour des ressources partagées.
Quel niveau de synergie et d'engagement attendez-vous des gouvernements et des institutions académiques africaines pour soutenir l'indépendance et la qualité du traitement médiatique de la science ?
Notre message est clair. Les scientifiques et les médias ne peuvent pas travailler en vases clos. C’est notre souhait, que des gouvernements garantissent un accès libre et transparent aux données environnementales publiques. La rétention de l'information n'est pas à encourager lorsqu'il s'agit de la santé ou de la sécurité hydrique des citoyens. Du côté des institutions académiques et des universités africaines, nous souhaitons une véritable collaboration. Vulgariser son savoir à la radio ou à la télévision ne dévalue pas le travail d'un chercheur ; au contraire, cela lui donne un impact sociétal direct.
Si vous devriez lancer un appel direct aux directeurs de rédactions et aux jeunes journalistes africains à l'issue de ces rencontres, quel serait le mot d'ordre pour faire de l'information environnementale un levier de résilience et de paix ?
Ne comptons pas seulement les gouttes d'eau qui sèchent, documentons les solutions qui font couler la vie. L'information environnementale n'est pas une rubrique secondaire que l'on bouche en fin de journal télévisé. C'est le sujet majeur de notre siècle, celui qui conditionnera l'avenir économique et la stabilité politique de l'Afrique. Aux jeunes confrères, saisissez-vous de ces sujets avec rigueur et passion. Faites de la science votre alliée et de la vérité votre boussole. En informant justement nos populations sur la préservation de l'eau, vous ne faites pas seulement du journalisme ; vous bâtissez la résilience et la paix sur notre continent.
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